Flaubert et la critique génétique

 

La critique génétique se donne pour but l’étude des processus d’écriture par l’analyse des manuscrits. Elle a trouvé en Flaubert un terrain favorable à son développement. Flaubert gardait à peu près tout ce qui sortait de sa plume : « Jamais je ne jette aucun papier. C’est de ma part une manie », écrit-il à Louise Colet le 26 avril 1853. À l’occasion, il peut montrer les preuves de son laborieux travail d’écriture : « Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet, par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j'arrive à faire une phrase » (à la même, 15 avril 1852). Les écrivains romantiques croyaient en l’inspiration ; ceux de la génération suivante parlent de l’écriture en termes techniques. Par chance, la quasi-totalité de ces manuscrits est parvenue jusqu’à nous. Dans le dossier de Madame Bovary, qui compte 4549 pages, on a calculé qu’il manque avec certitude 11 feuillets, dont 9 se retrouvent dans des catalogues de vente. On a donc conservé 99,8% du manuscrit intégral.

La composition de chaque grande œuvre de Flaubert l’occupe pendant quatre ou cinq années. Les dossiers de genèse contiennent des milliers de pages : le rapport quantitatif entre les pages autographes et les pages imprimées est sans doute l’un des plus élevé de la littérature. L’image de l’iceberg s’impose, avec sa proportion de neuf-dixième de hauteur immergé pour un dixième visible. Pour Madame Bovary, d’après l’estimation de Marie Durel, la moyenne s’établit à 7 états rédactionnels pour aboutir à une page définitive, avec des variations comprises entre 3 et 50 états.

Flaubert se définit comme un « homme-plume » : en lui, l’existence se confond avec l’instrument de son métier. Ce n’est pas un rêveur de mots qui ne prend la plume que pour écrire sous la dictée mentale des phrases déjà toutes construites. « Je ne peux penser le style que la plume à la main » (à la même, 26 juin 1852). Entre le cerveau et le papier, entre ce qui est pensé et ce qui est noté, la déperdition de données semble ici minimale, tant Flaubert a besoin de la pâte matérielle des mots écrits, raturés, réécrits, pour que l’œuvre prenne consistance. Il y eut sans doute peu de « brouillons mentaux », et les traces manuscrites permettent de suivre en continu un work in progress.

Cette lente élaboration progressive passe par toutes les phases de la genèse, à tel point que les dossiers manuscrits de Flaubert peuvent servir à établir la typologie des différents documents :
– les notes documentaires, générales ou ponctuelles, figurant dans des Carnets de notes (auxquels il convient de donner cette appellation, le mot « travail » étant réservé pour les dossiers de genèse) ou dans des dossiers séparés. On n’a pas retrouvé de Carnet de notes pour Madame Bovary, et sans doute n’y en eut-il pas : les notes, peu nombreuses, se trouvent dans les plans et scénarios (pour les lectures d’Emma), dans les brouillons (les notes prises dans le Traité pratique du pied bot de Duval) ou dispersées en plusieurs dossiers, conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen ou à la Fondation Bodmer, à Genève ;
– les plans et scénarios, qui programment l’œuvre à venir ;
– les brouillons rédactionnels, depuis les esquisses jusqu’à l’état qui précède la mise au net ;
– le manuscrit définitif autographe, qui comporte encore de nombreuses ratures après relectures ;
– le manuscrit définitif du copiste, sur lequel figurent les traces des suppressions demandées par la Revue de Paris.
Pour toutes les œuvres de Flaubert, il manque un dernier chaînon génétique : les épreuves corrigées, que l’imprimeur a dû détruire.

Par la masse des manuscrits conservés, par leur complétude, par la proximité des traces écrites et de la pensée, les dossiers des œuvres de Flaubert, et de Madame Bovary en particulier, se prêtent particulièrement bien aux études de genèse, qui s’enrichiront grâce aux matériaux ordonnés mis à disposition du public et des chercheurs.


Yvan Leclerc