Le procès de Madame Bovary (29 janvier-7 février 1857)

 

L’année 1857 est restée célèbre dans les annales des procès intentés à la littérature : à quelques mois d’intervalle, Flaubert et Baudelaire comparaissent devant la sixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine, sous le chef d’inculpation d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, et en face du même procureur impérial, Ernest Pinard. Madame Bovary est acquitté et Les Fleurs du mal condamné, mais dans les deux jugements se retrouvent identiquement le blâme pour excès de réalisme.

Pendant la rédaction de son roman, Flaubert mesure l’effet social de son œuvre : il est très conscient d’écrire un livre qui scandalisera une partie de son public. Le procès à venir s’ouvre déjà dans le roman lui-même, par les discussions entre Charles et sa mère, qui veut interdire à Emma les « mauvais livres », et menace « d’avertir la police, si le libraire persistait dans son métier d’empoisonneur ».

Avant le procès proprement dit, un différend entre l’auteur et les premiers éditeurs a déjà failli les conduire en justice, Flaubert se trouvant alors dans le rôle du plaignant. Maxime Du Camp et Laurent-Pichat, directeurs de la Revue de Paris, jugeaient en effet indispensable de pratiquer des coupures dans une œuvre qui leur paraissait « embrouillée ». Ils trouvaient trop longs la noce, les Comices, l’opération du pied-bot. Conseillé par son ami Bouilhet, Flaubert avait déjà allégé volontairement son texte et il n’était pas prêt à accepter les nouvelles corrections que Laurent-Pichat voulait lui imposer. Il obtint que tous les passages visés seraient rétablis dans la Revue de Paris. Le manuscrit du copiste porte les multiples traces des interventions de l’auteur et de ses éditeurs-censeurs : d’abord les corrections par Flaubert des erreurs commises par ses copistes, puis les sacrifices volontaires de nombreux passages, enfin les ratures pratiquées par Laurent-Pichat, identifiables par les réactions de Flaubert en marge, qui rétablit son texte en le recopiant (parfois avec des variantes) quand il est devenu peu lisible sous les traits de biffure, ou en intimant à l’imprimeur l’ordre de composer le texte. Malgré la parole donnée à l’auteur, les éditeurs reculent au dernier moment devant la publication de la scène du fiacre, par crainte de la police correctionnelle. Sous la pression de cet argument, Flaubert finit par s’exécuter, en obtenant toutefois que la suppression serait signalée dans la Revue par une note (livraison du 1er décembre 1856, p. 45). Mais la publication de la dernière partie du roman, dans le numéro du 15 décembre, entraîne de nouvelles coupes : c’est alors que Flaubert envisage d’intenter un procès aux directeurs de la Revue. Il se contente de leur imposer la publication d’une note de protestation (p. 250).

Cette note a pu attirer l’attention du ministère de l’Intérieur, la Revue de Paris étant surveillée en raison de ses positions républicaines ; elle avait déjà fait l’objet de deux blâmes pour des articles politiques, et un troisième entraînerait son interdiction (elle disparaîtra d’ailleurs en 1858). C’est Du Camp qui avertit son ami de l’ouverture d’une instruction judiciaire, à la fin du mois de décembre 1856. Les lettres qui suivent montrent comment Flaubert mobilise les relations politiques de sa famille rouennaise, pendant que son avocat, maître Senard, cherche des protections à la Cour impériale. Flaubert tente également d’obtenir des recommandations auprès d’écrivains et de critiques célèbres, Lamartine et Sainte-Beuve, qui ont apprécié son roman. Il pense faire imprimer une sorte de mémoire, composé du roman annoté et d’une préface comportant des « explications esthético-morales ». Le mémoire fut interdit et la préface jamais écrite, mais on en a retrouvé récemment un brouillon, publié dans La Censure et l’œuvre (voir la bibliographie qui suit).

Le procès eut lieu le 29 janvier 1857 (et non le 31 comme on le trouve parfois, à la suite d’une erreur commise par Flaubert lui-même). Flaubert avait fait sténographier le réquisitoire et la plaidoirie, qui nous sont donc parvenus. Le procureur Ernest Pinard et l’avocat Jules Senard, homme politique influent, partagent les mêmes valeurs morales et la même conception utilitariste de la littérature, qui doit servir à l’édification des lecteurs. Le premier reproche à l’auteur de Madame Bovary la couleur « lascive » de son roman, la « beauté de provocation » qui caractérise son héroïne et le mélange du sacré et du profane. Le second plaide en faveur d’un fils de bonne famille respectée dont le roman prêche par le contre-exemple : le suicide d’Emma montre suffisamment la punition du vice. Bien que Flaubert ait trouvé la plaidoirie de son avocat « splendide », le lecteur d’aujourd’hui est peut-être plus sensible au trouble à la fois moral et esthétique exprimé en son temps par le procureur Pinard, choqué par la « domination » qu’exerce Emma sur les hommes, et sensible à l’effet immoral produit par le procédé de l’impersonnalité : l’auteur n’intervient jamais dans son œuvre pour juger la conduite de ses personnages, et il n’a pas pris la peine d’y introduire une figure positive qui eût été le porte-parole du bon sens.

Le jugement est rendu huit jours après le procès, le 7 février 1857. Flaubert est acquitté, mais blâmé pour son « réalisme vulgaire et souvent choquant ». Le roman peut alors paraître en librairie, sans les coupures imposées par les dernières livraisons de la Revue de Paris. Mais après être passé par la double censure des coupures préventives et de la parole d’un procureur, le texte se défait en fragments produisant des « effets lubriques » que Flaubert ne sait pas toujours comment faire rentrer dans un ensemble homogène. L’auteur est évidemment satisfait par le succès foudroyant de son coup d’essai, mais il aurait préféré ne le devoir qu’à l’art, et non au scandale judiciaire.

Le roman paraît chez Michel Lévy le 16 avril 1857. Dès qu’il est en possession de ses volumes, Flaubert reporte sur un exemplaire les 71 corrections indiquées par Laurent-Pichat sur le manuscrit du copiste ou effectivement faites dans la Revue de Paris. Cet exemplaire témoin, conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, a été reproduit en fac-similé pour le cent cinquantenaire de la publication du roman. Lors de sa réédition chez Charpentier en 1873, Flaubert joindra en appendice les pièces du dossier pénal.


Yvan Leclerc

 

Le réquisitoire et la plaidoirie sont consultables en ligne :
http://www.bmlisieux.com/curiosa/epinard.htm
http://perso.orange.fr/jb.guinot/pages/plaidoirie1.html

Bibliographie :
Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au XIXe siècle, Plon, 1991 (« Madame Bovary : logique de la censure », p. 129-222 ; Liste des 71 suppressions reportées par Flaubert sur son exemplaire, p. 325-335).
Gustave Flaubert, Madame Bovary. La Censure et l’œuvre, coédition Alinéa, Point de vue, Librairie Élisabeth Brunet, Rouen, 2007 [fac-similé de l’exemplaire de Flaubert conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, sur lequel il a reporté les corrections de la Revue de Paris ; plaquette d’accompagnement intitulée La Censure et l’œuvre].